Textes de SET :
DOUBLE CONTRE-TEMPS
Mon voisin et moi avions finalement trouvé un accord à propos de l'un des murs de ma maison, celui pas vraiment mitoyen, donnant sur son jardin. Aux termes de l'arrangement, lui repeignait le mur, et de mon côté je lui remboursais la moitié du prix de la peinture, qu'il choisissait à sa guise.
Ce matin là du mois de mai, il avait entrepris très tôt de peindre le mur. Je devais pour ma part reporter à un ami la tondeuse à gazon qu'il m'avait prêtée. Je patientais avant de me raser, ma peau n'aimant ni les sursauts ni la lame du rasoir, préférant le calme ainsi que la mousse onctueuse. J'entendais mon voisin placer l'échelle le long du mur et ne souhaitais pas avoir le rasoir en mains lorsqu'il parviendrait au niveau de la salle de bains, située à mi chemin.
Ayant débuté par une extrémité du mur il progressait doucement et puis, pour une raison inconnue, stoppa pour reprendre à l'autre extrémité. Je commençais donc à me raser. Une minute à peine s'écoula et, rasoir en main, j'entendis soudain le fracas de l'échelle juste sous mon nez ! L'effet de surprise passé je posais le rasoir sur le bord du lavabo, sortis de la maison en trombe, en fis le tour jusqu'à la clôture de mon voisin en vociférant et rentrais finir de me raser.
Mon voisin se demande sans doute encore pourquoi je suis venu fulminer dehors ce matin-là torse nu avec la barbe du père Noël !
Un peu plus tard, je partais au volant du petit break un peu ancien mais bien pratique pour transporter la tondeuse à gazon à l'arrière, le manche tubulaire replié. J'avais à parcourir plusieurs kilomètres, monter une côte vers la forêt, franchir un petit col, resdescendre jusqu'à un rond-point et repartir sur la droite vers une autre forêt. Sur le parcours, on ne peut pas conduire bien vite, sauf au niveau du col. Il y a parfois, le soir, des animaux qui traversent, mais à part celà, il ne s'y passe jamais rien.
Parvenu au col, j'accélèrais un peu lorsque j'aperçus, dans la descente, une fille sur la chaussée, les bras écartés ! Une blonde, campée, de dos. Tout alla très vite. Elle était habillée en noir, pantalon, chaussures, blouson. Avec une barre blanche dans le dos. Bien obligé de m'arrêter. Sous mes yeux, la barre blanche devint le mot POLICE ! En contrebas, je vis une seconde blonde, les bras écartés, dans l'autre sens. Seules à un petit carrefour désert, elle bloquaient la route en pleine forêt, faisant comme une sorte de passage à niveau.
Tout à coup, à ma gauche, je vis arriver le Tour de France, avec coureurs et voitures, virant dans la direction que j'allais prendre. Le Tour en mai ! J'étais sidéré. Quelques secondes plus tard, les policières me laissèrent passer. Ma surprise continua car je me retrouvais seul automobiliste sur le parcours de la course, la tondeuse dans le dos. D'autres policiers plus loin me faisaient la circulation !
Parvenu au rond-point, je quittais cet amusement et pris à droite, comme prévu. Cependant, dans le rétroviseur, je vis un policier fort surpris de mon échappée. Je vis aussi le manche de la tondeuse, replié. Vu de l'extérieur, il ressemblait en fait à un cadre de vélo !
LE CHAT PERCHE
Il était une fois un village tranquille, perdu au fond d'une vallée si profonde et si reculée que l'écureuil de la caisse d'épargne n'y venait qu'une fois l'an. Ce village s'appelait Le Vallige, un nom local désignant un village perdu au fond d'une vallée. Dans ce petit hâvre de paix, un vieil homme possédait deux propriétés, séparées par un muret : La Grosse, assez vaste, et Les Dépendances, d'une surface nettement plus petite.
Le vieil homme avait deux enfants, deux fils. Lorsqu'il mourût, ceux-ci se partagèrent les biens et l'aîné hérita de la plus grande des deux propriétés. Le vieil homme ne laissa aucun argent. Une certaine animosité s'ensuivit entre les deux frères, le plus jeune s'estimant lésé dans l'affaire. D'un commun accord, ils décidèrent ensuite de réhausser le muret afin de ne plus apercevoir l'autre.
Ils allèrent ainsi, chacun à son tour, ajouter régulièrement quelques pierres à ce qui devint finalement un mur d'une hauteur respectable.
Un jour, un chat gris vint se jucher sur le haut du mur. Pourtant, il n'était le chat ni de l'un, ni de l'autre des deux fils du vieil homme décédé. En voyant le félin, chacun des deux garçons crût qu'il appartenait à son frère et on comprendra, qu'ayant construit un mur afin de ne pas se voir, supporter la vue du chat devint le prétexte à d'incessantes remarques et à quelques jurons.
Toute l'hostilité s'adressait au chat, chacun accusant son frère de venir le narguer par l'entremise de "son" chat. Chaque fois que l'animal descendait pour gratter la terre à l'extrémité du mur, les deux hommes se calmaient et rentraient chez eux. Lorsqu'il avait fini, le chat remontait sur le mur. Semblant indifférent aux sentiments humains, il se contentait d'ouvrir et de fermer les yeux.
Ni l'un ni l'autre des deux frères n'avait l'idée d'aller fouiller là où le chat venait de remuer la terre et pourtant, celui-ci découvrait et recouvrait à chaque fois une boîte remplie de pièces d'or. Ce chat gris était en fait la réincarnation du vieil homme et il s'amusait beaucoup de la situation.
***
Si, de passage dans un village perdu au fond d'une vallée, vous apercevez un chat juché sur le haut d'un mur, il s'agira sans doute de l'ancien propriétaire des lieux. Dans le cas où il descendrait pour gratter au pied du mur, hâtez-vous de creuser après lui. Peut-être y découvrirez-vous une surprise...
ROMANCE
Les vacances et les livres, le livre de l'Eté, la fille sur la plage... Souvenons-nous...
Hier avec l'éternel petit compagnon de poche dans les transports en commun, ou sentant pour la nuit la présence rassurante du gros bouquin contondant à ses côtés, Sandrine, jeune femme célibataire de trente-deux printemps, ne pouvait se passer d'un livre. D'ailleurs, le lectorat, dans sa majorité, est féminin.
Maintenant en vacances, s'il fait beau, Sandrine va à la plage. Assise sur le sable elle a bien sûr emporté un livre. Si au contraire il pleut, elle ne s'affole pas et reste à la résidence pour bouquiner son livre. Prenant ses repas, seule à sa table, elle lit.
Aujourd'hui, il ne fait pas très beau et elle s'est malgré tout rendue à la plage.
"-Tiens, un drageur", se dit-elle, en observant un jeune homme de son âge se rapprocher à moins de cinq mètres.
"-Je prends mon livre" ajoute-t-elle intérieurement, et elle s'en saisit.
Remarquons le courage qu'il faudrait au garçon, Olivier, pour oser demander l'heure ou bien le titre du livre qu'elle lit à cette fille qu'il ne connaît pas. D'abord, "elle" n'est pas le centre du monde et de plus, s'il le souhaitait, il pourrait se rapprocher d'elle et parviendrait à lire lui-même le titre sur la couverture.
Sait-il qu'à lui seul, le titre représente une indication sur la personne, au même titre que sa coiffure, ses vêtements ou son langage ? S'il voulait la draguer, ce ne serait pas la même approche selon qu'elle lira "L'enfance de Heidi", "la vie de la jeune Loana", "Les hauts de Hurlevent", "Les dents du haut, je hurle !", "La vie de BHL" ou "La punition".
Pourtant, Olivier la regarde, cette fille, et il la trouve jolie.
Mais Sandrine est en maillot de bain, la tête couverte d'un chapeau, en train de lire, ça ne le renseigne pas beaucoup sur elle.
Soudain il se dit : "- Que lit-elle, au juste ?" Alors il se rapproche un peu, juste un peu, et son regard quitte la forme du corps de Sandrine pour se fixer sur son livre. Seule solution maintenant pour le jeune homme, provoquer, susciter l'intérêt de la jeune femme.
En fait, elle lit "De la route, le Code", car à trente-deux ans, elle n'a pas encore son permis de conduire et se prépare à l'examen pour la rentrée.
"-Il ne va pas regarder ailleurs, non ?" pense-t-elle, mais il se lève et part. Il court à la boutique de la plage, celle où l'on trouve des livres, des épuisettes, des cartes postales, des préservatifs. Pour l'instant, il demande seulement "De la route, le Code".
De retour sur le sable, il ouvre son livre. Sandrine le regarde. Elle sourit. Et pose le sien.
SURPRISE !
En ce qui vous concerne, je ne sais pas, mais pour ma part, en voiture, mon regard est régulièrement capté, pour ne pas dire "captivé", par des publicités sur les vitres des abribus. Et plus exactement par des affiches pour de la Lingerie, bien plus intéressantes que celles pour... Pour quoi déjà ?
En débutant, depuis quelques années, vers la fin du mois de septembre, ces campagnes publicitaires pour de la Lingerie s'étalent parfois sur les grands panneaux routiers, les "4 par 3", et reviennent nous distraire jusqu'en février, parfois au delà. En dehors de l'aspect attrayant des images imposées à notre vue, cet affichage quelque peu sauvage doit probablement avoir pour raison d'être de nous faire acheter de la Lingerie, de préférence durant les mois en "R". Ceci étant, je souhaite bien du plaisir à ceux voulant en acquérir.
Vous n'ignorez pas qu'au Cinéma ou à la Télévision, lorsqu'un homme, par effet de surprise, offre une bague à une femme -souvent jeune et jolie- le bijou lui va comme un gant. La bague est toujours au bon diamètre. Pas question de spontanéité pour nous car même si vous avez connaissance de la taille du doigt de votre chère et tendre, il est exclu de ressortir de chez le bijoutier avec le modèle de la vitrine, il faut le commander !
De la même manière, si en conduisant, la vue d'une publicité pour de la Lingerie vous décide à un acte d'achat, après le choix de la catégorie, normale, fine ou sexy, renseignez-vous sans faute sur les tissus et les mensurations. Les magazines féminins re-gorgent d'articles à propos de produits minceur, de chirurgie esthétique, d'implants, etc. Supposez qu'en rentrant le soir votre tendre et chère ne soit pas absolument identique à celle du matin !
Vous pouvez être prévoyant en sélectionnant un produit comportant des fibres élastiques ou couvrant davantage.
Là je sais, on me dira il radote, il écrit "couvrant davantage" alors que la mode est plutôt à "découvrant davantage". Certes. Pourtant, en étant obligés de vêtir leurs modèles afin qu'au volant, nous puissions malgré tout distinguer qu'il ne s'agit pas de publicités contre le mal de gorge ou pour une seconde paire de lunettes, les fabricants équipent ces jeunes personnes de références assez voyantes. En conséquence, le choix de la quantité de tissus demeure.
D'autre part, en réalisant ainsi des campagnes publicitaires pendant les mois froids, les marques de sous-vêtements prennent des risques. Elles savent pertinemment qu'en période de fêtes de fin d'année ainsi qu'à la Saint-Valentin, nous sommes en hiver ! Qui donc veulent-elles ainsi réchauffer ?
Nota: Il a été publié un livre rétrospectif des publicités faites par une grande marque de Lingerie, mais l'auteur ne le possède pas !
"A LA MANIERE DE" (Philippe D)
On l'a remarquée un matin au moment où l'on sortait de chez soi. On l'a trouvée belle, élégante, presque sensuelle. Depuis, on l'a vue passer plusieurs jours de suite, à la même heure. On a tenté de la suivre, mais on n'y est pas parvenu, elle avait déjà fui, disparu au coin de la rue.
Alors, n'y tenant plus, on s'est placé au volant de sa vieille auto, le long du trottoir. Le coeur haletant, on a cette fois-ci réussi à la filer, le plus discrètement possible, sans se faire remarquer.
Un peu plus tard, après s'être fébrilement stationné quelque part, on s'est décidé à pousser la porte de l'endroit où, durant ses journées, elle reçoit quelques visiteurs. On est ému.
Mais le charme ne dure guère. En effet, après en avoir longuement observé les courbes, s'être surpris à l'effleurer d'une main hésitante, on s'aperçoit vite qu'elle est plutôt froide et qu'après l'avoir ouverte et pénétrée avec anxiété, son contact n'offre pas le confort espéré.
De plus, et c'est en celà que réside la plus grande part de déception, la position de conduite ne permet pas de bien voir vers l'avant.
Or, voir vers l'avant, c'est quand même la base d'une relation à deux. Non ?
TOUS LES MÊMES ?
Au travers de leurs choix, quelques personnes se distinguent de la majorité. En exprimant un point de vue, en affichant une attitude, elles dident : "Moi, je préfère ça".
Se différencier des autres est parfois un acte involontaire, comme de s'être malencontreusement laissé tenter par l'achat d'une paire de chaussures de sport portant une marque autre que celle du groupe. Car "faire comme tout le monde" requiert une attention de tous les instants. Il faut sans cesse observer autour de soi ce que font les autres, ce qu'ils consomment. Et encore, pas n'importe quels autres, c'est là qu'il ne faut pas se tromper. Il y a ceux qui savent, et ceux qui ne savent pas. Donc, pourquoi ne pas rester nous-mêmes ?
Autrefois, un produit de consommation emportait la faveur d'un large public en étant connu et apprécié chaque jour davantage. Il conquérait ainsi peu à peu une nouvelle clientèle. C'était frais pour un fromage, ça l'était pour un déodorant ou un nouvel esquimau. C'était vrai aussi pour une émission de radio ou de télévision. On écoutait ou on regardait. On en parlait autour de soi. On en devenait les ambassadeurs.
En intensifiant le marketing, en flattant les individus, notre société est parvenue à changer les choses, à les modifier, jusqu'à les inverser. L'objet publicitaire est devenu payant et symbole d'appartenance. Cette inversion des choses se retrouve dans le monde du travail. On ne peut plus y apprendre, il faut déjà savoir... Et elle montre la plénitude de sa logique avec les émissions actuelles de télé-réalité.
Le livre papier représente la seule alternative à l'écran, qu'elle qu'en soit la technologie et la nature de l'image (programme, jeu, etc.). Il peut s'opposer à la course à l'audience, synonyme d'une culture tirant vers le bas. Pourtant, le cours des choses, avec sa logique imparable, pousse les tirages de certains livres vers la démesure. Il est à craindre que ces ouvrages ne soient, de plus en plus, que de simples produits de grande consommation, et n'aient été rédigés qu'en vue d'un objectif commercial.
C'est peut-être à cette occasion qu'au travers d'un choix de livres, on puisse dire, à propos d'un auteur moins médiatisé : "Moi, je préfère ça."
PLUS QU'HIER ET MOINS QUE DEMAIN
Dans un passé pas très reculé, mais remontant toutefois au siècle précédent, on fabriquait les objets en prenant son temps et avec l'amour du travail bien fait. Un jour -où était-ce une nuit ?- Henri Ford imagina que son automobile du moment, la T, pourrait être produite à la chaîne et il pensa qu'en diminuant ainsi les coûts, ses ouvriers auraient davantage la possibilité d'en acquérir.
Paraît-il, ce modèle de voiture a eu un grand succès. C'est possible, je n'en ai jamais vu une seule en vrai. Beaucoup ont sans doute été recyclées en Mustang, un modèle que je connais mieux, j'en possède deux...sur une étagère.
Pour fabriquer une voiture, dans les années soixante-dix, il fallait compter six ou sept années entre le moment où le dessinateur prenait son crayon et la sortie en ville du modèle. Depuis quelques temps, trois ans suffisent. Dans quelques années, six mois seront sans doute le délai optimal. Idem pour les livres. Les typographes ont depuis longtemps rejoint le cortège des télégraphistes et des mécanographes, les caractères mobiles sont au musée de la communication, en compagnie des Letraset (marque déposée) et des antiquités de la télécommunication.
Avec l'ordinateur, il faut certes moins longtemps qu'avant son existence pour écrire un livre, et l'impression numérique a encore transformé le cours des choses. D'ailleurs, pour mon prochain recueil de nouvelles, pas de souci. J'ai acheté LE logiciel dernier cri (hyper tendance si vous préférez). Facile d'usage, très convivial. On y indique en gros ses choix de personnages et de lieux, en cochant des cases, une sorte de questionnaire à choix multiples (qcm), et le logiciel écrit un livre d'environ 300 pages !
Non, je plai-san-te ! Quoique. Avec un bon logiciel de reconnaissance vocale sur un portable ultraléger, une sacoche en bandoulière, un micro discret, il suffit simplement d'écouter autour de soi, au travail ou ailleurs, pour arriver à écrire un best-seller !
Nota à propos du poème qui suit : "Les couleurs du ciel"
"Les couleurs du ciel" a été écrit en avril et juillet 2004. Il a été publié dans le recueil de textes, poèmes et prose poétique "Lectures du Soir" en novembre 2004 (ISBN 2-914651-35-X).
LES COULEURS DU CIEL
Plein Sud est mon regard, le soleil face à moi,
J'écoute le bruit de fond, sans doute seul à l'entendre.
C'est au pied du hangar que souvent je m'assois
Pour voir la pollution qui s'en va se répandre.
Aujourd'hui elles sont grises, mais parfois elles sont noires
Et sortent en cadence, oui, chacune à son tour
Emportées par la brise mais non par le brouillard
Ces malsaines fumées passent par-dessus ma cour.
Il n'est aucun moment, ni le jour, ni la nuit,
Pas même dans la chaleur d'une journée d'été,
Où toutes ces cheminées ne fument comme à l'envi,
Ni le soir de Noël et ni le premier Mai.
"Allons ! Allons... Monsieur, oubliez ces soucis,
Sachez qu'il est aussi d'autres désagréments
Ailleurs, et pensez donc à notre Economie,
N'oubliez pas, mon vieux, l'emploi de tous ces gens."
Sans doute suis-je excessif, et puis finalement
Ces nuances de jaune, de beige ou bien d'ivoire,
Pourquoi m'en inquiéter puisqu'elles s'en vont au vent,
D'autres, plus loin, les subiront, sans même savoir.
Hier, en relisant quelques vers de Hugo
Dans "Les Voix Intérieures" : Ce siècle est grand et fort
Et si, pour chaque époque naît un combat nouveau
Sur toute cette pollution, qu'aurait écrit Victor ?
(Lectures du Soir - Nov. 2004)
JOURNEE D'UN TYPE QUI ECRIT
L'auteur suit la course de sa vie, la partageant entre la Normandie où il est né, la Bretagne qu'il aime et la Provence qu'il admire. Dans son manoir de Bretagne, où il écrit maintenant face à la mer, face aux embruns, l'air vivifiant lui apporte tout ce qui est imprimé sur les brochures de Thalassothérapie, lui inspirant ainsi ses plus beaux passages.
Marcher les pieds dans l'eau salée dès huit heure trente du matin lui garde la tête froide avant d'aller chercher son courrier. Quelquefois s'y touvent une ou deux lettres d'admiratrices, et plus rarement, un chèque de son éditeur, les éditions TIM. T.I.M. pour "Time Is Money".
Dans la matinée, assis dehors au soleil, lorsqu'il y en a, il rédige ses "belles lettres" avec la vivacité et la frénésie d'une nouvelle jeunesse. Sauf que les mouettes font souvent caca et leur fiente tombe parfois sans délicatesse sur les feuilles qu'il tient bien dans ses mains, car sinon elles s'envolent avec ce vent de malheur !
Là-bas, près de Quiberon, il est bien. Très bien. L'après-midi, il écrit. Tantôt à l'ancienne, avec un stylo, sur un magnifique bureau d'un nouveau style dit authentique. Acheté par correspondance, livré avec une notice indiquant deux heures de montage, il aura mis, en vérité, plusieurs jours à l'assembler. Tantôt, il préfère frapper en cadence le clavier de son ordinateur portable sur la table de la cuisine en grignotant des Gailors Doseurs (*).
Il se repose sereinement le soir, après le succès - relatif - de son dernier ouvrage intitulé "Mieux vaut avoir un grand chez soi qu'un petit chez les autres", mais il est tout le temps dérangé par des enquiquineurs qui croient que d'habiter dans un manoir signifie que l'on a précisément besoin d'une nouvelle cuisine encastrée ou d'un second salon de cuir.
Si, par moments, il doit réfléchir à une tournure de phrase, trouver un bon motte, non, celui-là n'est pas bon... un bon mot, il doit aussi penser à ce qu'il dira aux autres. Par exemple à ceux s'imaginant que le simple fait d'être raccordé au téléphone filaire signifie ni plus ni moins qu'existe chez tout abonné un besoin latent de souscrire un forfait de trois ou cinq heures de communications par mois. Et qu'il faut en plus les payer par avance !
Le soir avant de s'endormir, il a déjà en tête le titre de son prochain livre : "La réponse" ... Un titre fort, plein de certitude et d'assurance. Quoique son penchant naturel pour l'humour lui dicterait plutôt : "La réponse du berger à la bergère", exprimant par là l'audace d'une riposte, d'un défi.
La nuit enfin, il rêve que, dans son manoir de Bretagne, où il écrit maintenant face à la mer, face aux embruns, l'air vivifiant lui apporte tout ce qui est imprimé...
Note (*) Les Gailors Doseurs sont des produits diététiques appréciés par l'auteur depuis sa petite enfance. En famille on les appelait Ga-ye-lor-au-zeur jusqu'à ce qu'une voix féminine les nomme Gailors Doseurs dans une publicité à la télé.
COURRIER DES LECTEURS
Qu'importe le stylo
Pourvu que j'aie l'ivresse
De provoquer la liesse
Avec les jeux de mots.
Mais que valent les mots
Sans être dans les phrases
Couchées quand on s'embrase
Et que le coeur a chaud ?
Quelle fasse pleurer ou rire
Pourvu que j'aie l'ivresse,
J'ai encore sans tristesse
Une lettre à écrire.
Pourvu que j'aie l'ivresse
Comme on fuit à moto
De regarder bientôt
La forme de ce texte.
Pourvu que j'aie l'ivresse
Quand il sera fini
Vite vite qu'on le publie,
Qu'il figure dans la presse !
Mais du pouvoir des mots
Attention à l'ivresse
Que personne je ne blesse
A grands coups de stylo.
SET (Lectures du Soir, ISBN 2-914651-35-X Nov. 2004)
ECRIVANT ?
Pour peu que ses ouvrages ne contiennent pas essentiellement des photos, il est habituel d'appeler écrivain un auteur de livres. C'est bien, et ma foi assez valorisant. Pourtant, le qualificatif n'a pas que des avantages, il astreint l'auteur à écrire à tout jamais sans aucune faute d'ortographe, en évitant les qui, les que, les on et le contraint de s'exprimer verbalement uniquement avec des mots choisis, en les prononçant si possible d'une façon conforme aux usages de la profession.
Moi, j'aime mieux employer le participe présent du verbe écrire, et me présenter comme un écrivant. Cette idée, dont je ne suis pas l'auteur mais qui me sied, me permet d'être présent pour participer à la grande oeuvre commune de l'espèce humaine, l'écriture, tout en m'autorisant quelque bévue, étourderie ou maladresse et surtout m'accorde un petit manquement occasionnel dans l'expression orale, ce qui est bien plus confortable, notamment pour les querelles.
L'autre qualité de la personne écrivant est, comme on le sait, le titre conféré par la nature de ses écrits: untel est historien, untel est romancier (ici existe un féminin au mot), untel est nouvelliste, le principal étant d'avoir des lecteurs (ou lectrices) qui feront la réussite commerciale de l'auteur, en achetant ses livres.
Du reste, un peu partout, chez les libraires ou dans les hypermarchés, la lecture se démocratise au travers des rayonnages. Mais au fait, en faisant abstraction de la superficie, en quoi consiste la différence entre un hypermarché et un supermarché ? La réponse, je crois, passe par une autre question: Que trouve-t-on en face de nous ou à défaut sur notre droite en entrant dans un supermarché ? Hé bien, les fruits et légumes, pardi ! Par contre, dans un hypermarché, au même endroit se situent les livres. Là, évidemment, ce n'est pas la même culture...
Je devrais plutôt écrire "se situaient les livres jusqu'alors", car ils sont peu à peu relégués plus loin, au profit de nouvelles formes de culture n'ayant rien de biologique, les jeux vidéo et le tout numérique. Ceci n'ayant pas réussi à faire disparaître les livres. Des livres dont l'avenir dans les gondoles semble se scinder en une disposition ségrégationniste, signe de notre époque, avec d'un côté les collections à bas coût ainsi que les rééditions à moins de dix euros, et de l'autre les derniers ouvrages sortis censés fabriquer de nouveaux riches auteurs.
Mais après tout, écrivants ou lecteurs, riches ou pauvres, peu importe, ce qui est important, c'est la lecture. Et qu'elle nous soit à tous profitable !
Prenant au hasard parmi les promotions l'un de ces épais romans au titre ravageur, j'y découvre que l'auteur, Machine (prononcez Meu-Chine, c'est ici une américaine), "n'écrit que des Best-seller". Voilà donc la raison de son succès. Avis aux amateurs...
P.S. Il me vient une idée pour mes cartes de visite, à la place de "Ecrivant de Nouvelles", pourquoi n'écrirais-je pas "Nouvellant" ?
SET